Technodiversity - Open Letters


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Grâce à Domenico Fiormonte, une lettre ouverte nous est parvenue, rédigée conjointement par divers professeurs d'université italiens, dans laquelle une feuille de route contre la mise en œuvre aveugle de systèmes et de plates-formes éducatives d'entreprise dans l'enseignement public est proposée. Le postulat repose sur l'application d'un arrêt de la Cour européenne de justice qui oblige les institutions et entités publiques à éviter par tous les moyens d'utiliser des «solutions» développées par des entreprises établies, principalement aux États-Unis, pour le transfert d'informations, étant donné que les institutions publiques qui utilisent des produits, par exemple, de la galaxie GAFAM ne peuvent garantir la sécurité et l'intégrité des données personnelles ainsi transmises. Bien entendu, il ne s’agit pas d’un précédent juridique valable pour l’Amérique Latine, bien qu’il puisse jeter les bases du développement d’une législation équivalente dans les pays de la région. C'est le mécanisme, et surtout la simplicité de son application, sans doute, qui rend cette proposition la plus précieuse. Nous vous proposons ci-dessous l'adaptation de cette lettre à la langue française, en utilisant si possible des références et des publications équivalentes en français.

Nous voudrions ajouter que le problème, en plus de contribuer au démantèlement de l'éducation publique, s'inscrit dans le capitalisme de surveillance étendu aux populations d'enfants et de jeunes à travers l'Etat lui-même. Il est donc nécessaire de considérer dans le débat que les droits de l’enfance et les droits de l’homme sont violés dans le cadre des conséquences de ces politiques. De plus, dans des contextes inégaux et d'énormes lacunes numériques comme celles de l'Amérique Latine et des Caraïbes, proposer des solutions corporate et exclusivement numériques contribue à l'approfondissement du fossé social et à la dépendance croissante aux solutions technologiques produites dans les pays industrialisés. La domination géopolitique sur la production de connaissances menace de détruire toute forme de connaissance non conforme à son épistémé. Les politiques publiques technologiques dans des contextes comme le nôtre doivent contribuer à la solution de base: promouvoir des plates-formes publiques solides pour l'éducation, qui privilégient les droits des enfants et des jeunes, et qui répondent à différents contextes d'accès et de connectivité.

David Domínguez Herbón et Paola Ricaurte Quijano


Un groupe de professeurs de quelques universités italiennes a écrit une lettre ouverte sur les conséquences de l'utilisation des plates-formes numériques propriétaires dans l'enseignement à distance. Nous espérons qu'une discussion sur l'avenir de l'éducation s'ouvrira dès que possible et que les investissements discutés ces dernières semaines serviront à créer une infrastructure numérique publique pour les écoles et les universités. L'auteur de ces lignes recommande, pour se rapprocher de ce concept insaisissable et trompeur, la note rédigée par Enrico Nardelli et publiée sur Key4Biz le dernier 19 octobre.

Domenico Fiormonte


Cher(e)s collègues et étudiant(e)s,

Comme vous le savez certainement, depuis le début de la crise du COVID, pour des raisons initialement compréhensibles, les écoles et universités italiennes se sont appuyées sur des plateformes et des outils propriétaires pour la gestion de l'enseignement à distance (examens inclus), appartenant principalement à la galaxie dénommée «GAFAM» (Google, Apple, Facebook, Microsoft et Amazon). Il existe quelques exceptions, comme le Politecnico di Torino, qui a adopté des solutions non propriétaires et produites sur place.

Cependant, le 16 juillet 2020, la Cour européenne de justice a rendu un arrêt très important, dans lequel il est déclaré, en résumé, que les entreprises américaines ne protégeaient pas la vie privée des utilisateurs conformément au règlement européen sur la protection des données, connu sous le nom de RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données). Par conséquent, à l'heure actuelle, tous les transferts de données de l'UE vers les États-Unis doivent être considérés comme non conformes à la directive européenne et donc illégitimes.

Un débat sur ce sujet est en cours au niveau de l'UE et l'Autorité européenne a explicitement invité «les institutions, offices, agences et organes de l'Union européenne à éviter les transferts de données à caractère personnel vers les États-Unis pour de nouveaux traitements ou en cas de nouveaux contrats avec les prestataires de services». Ainsi, le superviseur irlandais a immédiatement interdit les transferts de données d'utilisateurs de Facebook vers les États-Unis. Enfin, certaines études soulignent comment la majorité des plateformes commerciales utilisées lors de «l'enseignement d'urgence» (principalement G-Suite) posent de graves problèmes juridiques et documentent une «violation systématique des principes de transparence».

Dans cette situation difficile, diverses organisations, y compris (comme nous l'exprimons ci-dessous) certains professeurs d'université, tentent de sensibiliser les écoles et universités italiennes à se conformer à la décision de l'instance européenne, dans l'intérêt, non seulement des enseignants et des étudiants, qui ont le droit d'étudier, d'enseigner et échanger sans être supervisés, profilés et classés, mais des institutions elles-mêmes. Les risques liés à un enseignement sous-traité à des entreprises multinationales qui font de nos données ce qu'elles veulent, sont non seulement économiques et culturels, mais aussi juridiques: toute personne, dans cette situation, pourrait porter plainte auprès de l'autorité garante de la vie privée au détriment de l'institution pour laquelle elle travaille.

La question, cependant, dépasse notre droit à la vie privée et celui de nos étudiants. Dans l'urgence renouvelée du COVID, nous savons qu'il y a d'énormes intérêts économiques en jeu et que les plateformes numériques, qui ont multiplié leur chiffre d'affaires ces derniers mois (voir l'étude publiée en octobre par Mediobanca), ont la force et le pouvoir de façonner l'avenir de l’éducation dans le monde. Un exemple est ce qui se passe à l'école avec le projet national «My Smart Class», financé par des fonds européens par le ministère de l'Éducation. Il s'agit d'un package pré-emballé «d'enseignement intégré» où Pearson fournit les contenus (de toutes les matières), le logiciel est vendu par Google et le matériel Chromebook par Acer (incidemment, Pearson est le deuxième éditeur mondial, avec un chiffre d'affaires de plus de 4,5 milliards d'euros en 2018.) Et les écoles qui adhèrent au projet sont tenues à l'exclusivité.

De plus, en plus de s’assurer la propriété l'éducation à distance comme une «offre», même si cela ressemble à de la science-fiction, il est déjà question d'intelligence artificielle pour «soutenir» les enseignants dans leur travail.

Pour toutes ces raisons, un groupe de professeurs de quelques universités italiennes a décidé de réagir.

Notre démarche n'est pas de présenter une plainte immédiate à l'autorité compétente, mais à tenter d'éviter d'en arriver là, en facilitant des espaces de discussion aux enseignants et aux étudiants et de les amener à faire rectifier eux-mêmes des choix qui menacent leur liberté d'enseignement et leur droit à apprendre. Si la réponse institutionnelle est insuffisante ou absente, alors nous recourrons, en dernier recours, à la plainte auprès de l'Autorité garante de la vie privée. Dans cette hypothèse, la première étape sera d'exploiter la "faille" ouverte par la décision de justice de l'UE pour pousser l'autorité italienne à intervenir (en effet le précédent Président de l'Autorité italienne garante de la vie privée, Antonello Soro, avait déjà fait un requête en ce sens mais elle était restée sans réponse). Le but de ces actions n'est certes pas de "bloquer" les plateformes qui dispensent un enseignement à distance et ceux qui les utilisent, mais de pousser le gouvernement à investir enfin dans la création d'une infrastructure publique basée sur des logiciels libres pour la communication scientifique et l'enseignement, sur le modèle de ce qui est proposé á l'Italie et ce qui est déjà une réalité, par exemple en France ou en Espagne. D'autre part, en 2019, l'UNESCO a elle-même approuvé une Recommandation pour l'utilisation d'outils et de ressources éducatives en libre accès, et depuis avril 2020, elle a lancé plusieurs initiatives au niveau mondial dans ce même sens.

Comme nous l'avons dit plus haut, avant de faire appel à l'autorité nationale, une étape préliminaire est nécessaire. Tout le monde doit écrire et demander des comptes à l'autorité sur les données (ci-joint le fac-similé du formulaire que nous avons préparé pour les enseignants). Si aucune réponse n'est reçue dans les trente jours, ou si la réponse n'est pas jugée satisfaisante, nous pouvons porter plainte auprès de l'autorité nationale. À ce stade, il y aura du changement, car la plainte vers l'autorité peut être formulée non seulement par des individus, mais également par des groupes ou les associations. Il est important de souligner que, même dans ce scénario évitable, la question posée au responsable du traitement n'est pas nécessairement une «protestation» contre l'institution, mais une tentative d'obtenir un meilleur environnement de travail et d'étude pour tous, en conformité avec les normes européennes.


Traduit par Daniel Pimenta.

Partiellement publié dans Academia.